Onze candidatures, dont les deux sortant.e.s et deux ministres en fonction, étaient sur la ligne de départ pour l'élection au Conseil des Etats lors de fédérales de 2023 dans le canton du Jura. Malgré une campagne animée et indécise, Mathilde Crevoisier Crelier (ps) et Charles Juillard (centre) ont finalement été confirmé.e.s dans leurs fonctions par le corps électoral.
En 2019, la population jurassienne avait choisi deux anciens ministres pour la représenter au Conseil des Etats. Après une élection sans surprise, Charles Juillard et Elisabeth Baume-Schneider entamaient ainsi une première législature sous la Coupole fédérale. Pour les élections fédérales de 2023, tout portait à croire que le duo briguerait un second mandat, sans laisser de place au suspens lors de la campagne. C'était sans compter l'élection surprise de la socialiste franc-montagnarde au Conseil fédéral en décembre 2022, qui a complètement rebattu les cartes. Le canton du Jura étant le seul, avec Neuchâtel, à élire ses sénatrices et sénateurs au système proportionnel, il n'y a pas eu d'élection complémentaire; c'est la colistière d'Elisabeth Baume-Schneider en 2019, Mathilde Crevoisier Crelier, qui a hérité de son siège à la chambre des cantons. Cette dernière, fraîchement élue comme conseillère communale dans sa ville de Porrentruy et traductrice au DFI, a renoncé à ses fonctions politiques et professionnelles afin de prendre la suite de sa camarade socialiste. Peu connue du grand public – elle n'a pas été élue au Parlement cantonal lors des élections de 2020 par exemple – la bruntrutaine a disposé d'une année à peine pour faire ses preuves dans la capitale fédérale.
Voyant une opportunité de renverser le siège socialiste, d'autres partis ont eu les dents longues à l'approche des fédérales. A droite de l'échiquier politique, le PLR et l'UDC se sont mis d'accord afin de lancer une liste commune, pour la première fois depuis 2007 et l'élection du controversé Dominique Baettig (udc) au Conseil national. Pressenti depuis quelques temps, le ministre Jacques Gerber (plr), en charge du Département de l'économie et de la santé du canton du Jura, a pris place sur la liste. A ses côtés, l'UDC a lancé son ancien président Thomas Stettler, également candidat au Conseil national.
Sentant la menace que représentait cette alliance pour son siège, le parti socialiste a anticipé en lançant lui aussi une ministre dans la course, à savoir Nathalie Barthoulot, à la tête du Département de l'Intérieur du canton du Jura. Cette stratégie risquée du PS a suscité de nombreuses réactions. En effet, d'aucuns ont regretté que la candidature de Barthoulot ne fasse de l'ombre à celle de Crevoisier Crelier, interprétant cela comme un manque de confiance de la part du parti en la capacité de la sortante à défendre son siège. Les Vert-e-s n'ont pas goûté non plus à cette stratégie, eux qui espéraient une liste unie de gauche aux Etats. Leur proposition ayant été refusée par les socialistes, les écologistes ont choisi Pauline Godat comme candidate.
Au Centre, la stratégie était en revanche claire comme de l'eau de roche, le sortant Charles Juillard briguant un second mandat, accompagné sur la liste par François Monin. Les Vert'libéraux ont également proposé deux candidats avec Paul Monnerat et Ismaël Vuillaume, alors que Pascal Prince et Alec André Schärer se sont présentés sous la bannière du mouvement HelvEthica, né durant la crise du Covid-19 pour défendre les libertés individuelles.
Durant la campagne, le CS-POP, qui ne présentait pas de candidature, a appelé les ministres Gerber et Barthoulot à la démission. Le parti d'extrême-gauche a regretté que «les ambitions personnelles des ministres l'emportent sur la conscience collective indispensable au bon fonctionnement de l'Etat», soulignant qu'une élection des deux membres de l'exécutif à Berne engendrerait de lourdes conséquences sur le fonctionnement du gouvernement jurassien. En effet, la constitution cantonale n'autorise pas le cumul de mandat. En cas d'élection, les trois ministres restants auraient donc dû effectuer un partage des tâches en attendant l'élection complémentaire. Interrogé par le Quotidien Jurassien sur cette question, Charles Juillard, qui avait lui-même été élu alors qu'il était membre du gouvernement en 2019, a considéré, avec le recul, qu'il aurait dû démissionner au préalable: faites ce que je dis, pas ce que je fais. Il faut dire que la candidature de Gerber pouvait également menacer son siège. Ministre le mieux élu lors des élections cantonales de 2020, ce dernier constituait un sérieux adversaire, d'autant plus avec le soutien de l'UDC. L'alliance entre les deux partis de droite a été critiquée par le reste de la classe politique, en raison notamment de leurs positions diamétralement opposées sur l'Europe ou la migration. L'UDC a rétorqué qu'il ne s'agissait pas d'une alliance contre-nature, affirmant que, «malgré les divergences, la campagne s'axe sur des éléments forts, tels que l'agriculture, le travail, la mobilité et la sécurité».
Finalement, il n'y a pas eu de grand bouleversement le jour de l'élection. En effet, les sortant.e.s Mathilde Crevoisier-Crelier et Charles Juillard ont été réélus, avec une participation de 41 pour cent. Déception donc pour les ministres Gerber et Barthoulot, dont le départ du gouvernement ne se fera pas via la Berne fédérale, pour le moment en tout cas. Juillard est arrivé en tête du scrutin avec 8'247 suffrages, suivi par Crevoisier Crelier (7'447 voix). Jacques Gerber a fini troisième (6'257 voix), alors que Nathalie Barthoulot a terminé cinquième avec 5'467 voix, devancée même par François Monin (5'728 voix). Pour la ministre vadaise, chargée notamment de l'accueil de Moutier dans le Jura, ce résultat a été interprété comme «un vote sanction». Il a également montré le soutien de la population à Mathilde Crevoisier Crelier, malgré sa relative inexpérience en politique. De son côté, le PLR pouvait garder un goût amer de l'élection: l'alliance de droite ne lui a pas profité. Elle a en revanche permis à l'UDC de rafler le siège centriste au national grâce à Thomas Stettler, qui a également fini sixième de l'élection au Conseil des Etats (5'434 voix). Jacques Gerber a pourtant mis en avant un bilan «positif», l'alliance étant considérée comme nécessaire pour espérer décrocher un siège. Dans les médias, le résultat a été décrit comme un message de la population à ses ministres: «restez à Delémont et terminez votre tâche», a écrit le Temps. Les autres candidates et candidats ont terminé plus loin. Malgré une campagne agitée, ce sera donc toujours un duo PS-Centre qui siégera à la chambre haute lors de la législature 2023-2027, comme c'est le cas depuis 1995 pour le canton du Jura.
Election Conseil des Etats 2023 – Jura